Histoire du jeu d'échecs
L’Histoire des échecs : des origines légendaires au jeu moderne
Comment un jeu de stratégie né en Inde il y a plus de 1 500 ans est-il devenu le roi des jeux de réflexion à travers le monde ?
Les origines orientales : du Chaturanga au Chatrang (VIe–VIIe siècle)
En sanskrit, le terme Chaturanga signifie littéralement « quatre membres ». Considéré comme l’ancêtre du jeu d’échecs, ce jeu apparaît dans la vallée de l’Indus, en Inde. Il simule les quatre corps de l’armée indienne : l’infanterie, la cavalerie, les éléphants et les chars. Il se diffuse ensuite en Perse, où il devient le Chatrang. L’expression « échec et mat » vient du persan Shāh Māt, qui signifie littéralement « le roi est sans défense » ou « le roi est mort ».
Carte : origine traditionnelle du Chaturanga dans la vallée de l’Indus, vers le VIe siècle. Cette localisation est indicative, l’origine exacte du jeu restant discutée.
Le Chaturanga à deux joueurs
Cette version se jouait à deux joueurs sur un plateau de 64 cases. Chaque participant commandait une armée inspirée des forces militaires de l'époque : l'infanterie, la cavalerie, les éléphants et les chars de guerre.
L'objectif principal était de neutraliser le roi adverse, préfigurant ainsi le concept moderne de l'échec et mat. Cependant, les règles différaient de celles que nous connaissons aujourd'hui : certaines pièces se déplaçaient autrement et la partie pouvait également se terminer lorsqu'un joueur perdait toutes ses forces.
Au fil des siècles, le Chaturanga s'est diffusé vers la Perse, où il est devenu le Chatrang, puis vers le monde arabe sous le nom de Shatranj. Ces évolutions successives ont progressivement donné naissance aux échecs modernes, faisant du Chaturanga le point de départ d'une histoire qui s'étend sur près de quinze siècles.
Le Chaturanga à quatre joueurs (Chaturaji)
Le Chaturaji, ou Chaturanga à quatre joueurs, est une ancienne variante indienne des échecs qui opposait quatre participants au lieu de deux. Chaque joueur dirigeait sa propre armée depuis un coin de l'échiquier et devait affronter les trois autres adversaires. Le jeu combinait stratégie, anticipation et parfois alliances temporaires entre joueurs.
Contrairement aux échecs modernes, la victoire ne reposait pas toujours uniquement sur l'échec et mat. Selon les variantes, les joueurs pouvaient gagner en capturant des pièces pour accumuler des points ou en éliminant progressivement leurs adversaires. Le Chaturaji illustre la richesse des premiers jeux d'échecs en Inde et témoigne de l'évolution qui conduira plus tard aux échecs modernes à deux joueurs.
Propagation en Perse et dans le monde arabo-musulman (VIIIe–Xe siècle)
Diffusion en Perse : le Chatrang
Au cours des siècles suivant sa création en Inde, le Chaturanga s'est propagé vers la Perse grâce aux échanges commerciaux et culturels entre les deux régions. Les Perses adoptèrent le jeu et l'adaptèrent sous le nom de Chatrang. Certaines règles furent modifiées et le jeu gagna en popularité auprès de la noblesse et des cours royales.
C'est en Perse que sont apparus plusieurs termes encore utilisés aujourd'hui. Le mot « Shah », qui signifie roi, était prononcé lorsque le roi était menacé. L'expression « Shah Mat », signifiant « le roi est vaincu » ou « le roi est sans défense », est à l'origine de l'expression moderne « échec et mat ».
Diffusion dans le monde arabo-musulman : le Shatranj
Le Chatrang constitue une étape essentielle dans l'histoire des échecs, car c'est à partir de cette version perse que le jeu se diffusera ensuite dans le monde arabe lors de la conquête arabe de la Perse sous le nom de Shatranj, avant d'arriver en Europe et d'évoluer progressivement vers les échecs modernes.
Un texte de Mahomet a freiné la diffusion du jeu dans la mesure où il interdisait toutes représentations des êtres animés.
On contourna cela par des formes de pièces stylisées qui eurent peu de ressemblance avec des éléphants, des chars, des fantassins.
Les premiers grands joueurs
C'est sous cette ère qu'apparaitront les premiers maîtres de jeu originaires de Bagdad tels que
- Al-Adli (Al-Ádlí ar-Rúmí) est un joueur et un théoricien arabe du Shatranj, l’ancêtre persan des échecs. Il est l’auteur, vers 842, de l’un des premiers traités décrivant le Shatranj.
- Al-Suli (880–946) est un historien et un joueur d’échecs arabe. Meilleur joueur de son époque et compositeur de problèmes et d’études, il est l’auteur de deux des premiers livres décrivant le Chatrang, l’ancêtre perse des échecs. Sa notoriété était telle que, dans le monde arabe, on disait d’un bon joueur qu’il jouait comme Al-Suli.
Les premiers traités et problèmes d’échecs : les Mansûbât
Ces forts joueurs ont été les rédacteurs des premiers traités écrits de théories où figurent les premières études de problèmes d'échecs : les Mansubat.
Al-Adli, auteur de la première compilation les classa en trois catégories :
- Maghlûbât, ou « conclusions victorieuses ».
- Qawâ’in, ou « conclusions nulles ».
- Maqmûrât, ou « jeux incertains » : les deux camps ayant le trait disposent des mêmes chances de l’emporter.
Les mécènes
Ils furent encouragés par des souverains tels que le calife Haroun-al-Rachid qui furent des mécènes du jeu et organisèrent les premiers tournois.
L’arrivée en Europe et la révolution médiévale (Xe–XVe siècle)
Diffusion en Espagne
Par le biais de la conquête de l'Espagne par les arabes, le chatrang a été enseigné dans les universités. Les étudiants européens l'ont ensuite diffusé dans leurs pays.
Cette époque a amené la division en cases blanches et noires de l'échiquier.
La figure du fou fut introduite, le alfils (fou) de cases blanches ou noires.
Un grand propagandiste des échecs à cette époque est Ruy López de Segura (vers 1530–vers 1580). C’est un prêtre espagnol et l’un des premiers grands théoriciens des échecs modernes. En 1561, il publie le Libro de la invención liberal y arte del juego del axedrez,
dans lequel il analyse les ouvertures et critique certains travaux antérieurs. Il donne notamment son nom à l’ouverture espagnole, aussi appelée partie Ruy López, qui commence par :
1.e4 e5 2. Cf3 Cc6 3. Fb5
Cette ouverture découle de la réflexion : les blancs par Cf3 attaquent le pion e5, les noirs défendent le pion attaqué par Cc6 et les blancs par Fb5, coup constitutif de la partie espagnole, attaquent le défenseur du pion e5
Considéré comme l’un des meilleurs joueurs européens de son époque, il contribue à faire passer les échecs d’un divertissement de cour à un jeu étudié méthodiquement.
Le premier tournoi international
Il s’agit du tournoi de Madrid de 1575, souvent présenté comme la première compétition internationale connue de l’histoire des échecs. Il est plus exact de parler d’une série de rencontres organisée sous le patronage de Philippe II, à la cour d’Espagne, plutôt que d’un unique match financé par le roi.
Les quatre maîtres
Deux Espagnols affrontèrent deux Italiens :
- Ruy López de Segura, prêtre, théoricien et meilleur joueur espagnol de son temps ;
- Alfonso Cerón, également prêtre et joueur réputé ;
- Giovanni Leonardo da Cutri, surnommé Il Puttino (« le petit ») ;
- Paolo Boi, grand maître sicilien surnommé Il Siracusano.
Ruy López avait auparavant dominé plusieurs maîtres italiens lors de ses voyages à Rome. Leonardo da Cutri vint donc en Espagne avec l’ambition de prendre sa revanche.
Le duel entre Ruy López et Leonardo
Leur affrontement constitue l’épisode le plus célèbre. Ruy López aurait remporté les deux premières parties, mais Leonardo renversa ensuite la situation en gagnant trois parties consécutives. Il s’imposa donc par trois victoires à deux.
Leonardo battit également Alfonso Cerón. Paolo Boi affronta ensuite les joueurs espagnols et obtint lui aussi d’excellents résultats. Les deux Italiens occupèrent ainsi les premières places, tandis que Cerón termina dernier.
Une récompense royale
Philippe II récompensa généreusement les vainqueurs. Les récits tardifs évoquent, pour Leonardo, une importante somme d’argent, une cape d’hermine et divers privilèges. Certains affirment également que sa ville natale, Cutro, aurait bénéficié d’une exemption fiscale. Les détails exacts des récompenses varient cependant selon les sources et doivent être considérés avec prudence.
L’importance historique
Ce tournoi marque symboliquement :
- La fin de la prédominance espagnole aux échecs ;
- Le début de la domination des maîtres italiens à la fin du XVIᵉ siècle ;
- L’apparition d’une compétition réunissant, à la cour d’un souverain, les meilleurs joueurs de plusieurs pays.
L’événement fut immortalisé bien plus tard par Luigi Mussini, dans son tableau de 1883 représentant Leonardo da Cutri et Ruy López jouant devant Philippe II
Diffusion en Italie
Le jeu d’échecs est probablement arrivé en Italie entre le IXe et le Xe siècle, principalement par la Sicile musulmane. À partir de 827, les Arabes et les Berbères venus d’Afrique du Nord entreprennent la conquête de l’île et y introduisent le Shatranj, forme arabo-persane des échecs.
Depuis la Sicile, le jeu se diffuse dans l’Italie méridionale grâce aux contacts entre musulmans, Byzantins, Lombards et populations chrétiennes. La péninsule a cependant pu le recevoir par plusieurs voies : l’influence de l’Empire byzantin dans le Sud, les échanges commerciaux avec le monde musulman et l’activité des grands ports méditerranéens, puis des républiques maritimes comme Venise, Gênes et Pise.
Au XIe siècle, les Normands conquièrent la Sicile tout en maintenant une partie de la culture arabo-sicilienne. Ils contribuent ainsi à transmettre les échecs aux cours chrétiennes. Une représentation conservée dans la chapelle Palatine de Palerme, datant du XIIe siècle, montre d’ailleurs deux personnages jouant aux échecs.
Parmi les plus anciennes attestations figurent également les pièces de Venafro, généralement datées autour de l’an 1000, ainsi qu’une lettre de Pierre Damien écrite en 1061. Celui-ci y reproche à un évêque d’avoir passé la nuit à jouer aux échecs, preuve que le jeu était déjà suffisamment répandu en Italie pour susciter la réprobation de certains membres de l’Église.
Ainsi, contrairement à l’Espagne, où la diffusion est principalement liée à Al-Andalus, l’Italie a probablement reçu les échecs par plusieurs voies méditerranéennes. La Sicile a constitué le principal carrefour entre les mondes arabe, byzantin et latin.
Les grands maîtres italiens des XVIe et XVIIe siècles
À partir de la Renaissance, l’Italie devient l’un des grands centres européens des échecs. Plusieurs maîtres italiens voyagent de cour en cour, affrontent les meilleurs joueurs étrangers et contribuent à l’étude du jeu moderne.
- Giovanni Leonardo da Cutri (vers 1533–1578), surnommé Il Puttino, est l’un des plus célèbres maîtres calabrais. Après avoir été battu à Rome par Ruy López, il se rend en Espagne et prend sa revanche à Madrid en 1575, lors des rencontres organisées à la cour de Philippe II. Sa victoire contribue à établir la réputation de l’école italienne.
- Paolo Boi (1528–1598), dit Il Siracusano, est un maître sicilien et un grand voyageur. Considéré comme d’une force comparable à Leonardo, il joue lui aussi à la cour de Philippe II et bat les Espagnols Ruy López et Alfonso Cerón. Il fréquente ensuite plusieurs cours européennes, notamment au Portugal.
- Giulio Cesare Polerio (vers 1548–vers 1612), surnommé l’Abruzzese, accompagne Leonardo au cours du voyage vers l’Espagne en 1575. Joueur, analyste et copiste, il laisse d’importants manuscrits consacrés aux ouvertures et aux parties de son époque. Ses travaux constituent une source essentielle pour connaître les échecs italiens de la fin du XVIe siècle.
- Gioachino Greco (vers 1600–vers 1634), dit le Calabrais, appartient à la génération suivante. Il voyage en France, en Angleterre et en Espagne, où il affronte de forts joueurs et diffuse ses manuscrits. Ses parties, souvent brillantes et tactiques, comptent parmi les premières parties complètes conservées. Son traité, largement traduit et réédité après sa mort, exerce une influence durable sur la théorie des ouvertures et l’art de l’attaque.
Ces maîtres illustrent l’école italienne », caractérisée par la recherche d’un développement rapide, l’ouverture des lignes et les attaques directes contre le roi. Grâce à leurs voyages et à leurs écrits, l’Italie domine une grande partie de la vie échiquéenne européenne entre la fin du XVIe siècle et le début du XVIIe siècle.
Quelques anecdotes sur ces grands maitres
Sur Gréco le Calabrais
Vers 1621-1622, Gioachino Greco quitte l’Italie pour parcourir les grandes cours européennes. Après un passage à Nancy, il se rend à Paris, où il affronte plusieurs des meilleurs joueurs français. Il joue vraisemblablement pour de fortes mises et gagne, selon les récits traditionnels, environ 5 000 écus — une somme considérable pour l’époque.
En prenant ensuite la route de Londres, Greco aurait été attaqué par des brigands qui lui dérobèrent la totalité de ses gains. Certaines versions situent l’agression pendant le voyage vers l’Angleterre ; d’autres la placent peu après son arrivée. Des récits tardifs ajoutent que les voleurs auraient été envoyés par des rivaux battus, mais ce détail est particulièrement difficile à vérifier.
Greco ne semble pourtant pas avoir renoncé. Arrivé à Londres, il affronta les meilleurs joueurs locaux et reconstitua probablement une partie de sa fortune. Il remit également des copies de son traité à de riches protecteurs anglais. Ce séjour eut surtout une grande importance intellectuelle : Greco commença à consigner des parties entières, plutôt que de simples positions ou combinaisons, ce qui constituait alors une innovation.
Il faut toutefois présenter cette aventure avec prudence. La vie de Greco est mal documentée : les éléments les plus sûrs proviennent des dédicaces datées de ses manuscrits, tandis que l’histoire des 5 000 écus volés repose principalement sur des biographies postérieures. L’épisode est donc vraisemblable et souvent rapporté, mais ses circonstances exactes relèvent en partie de la légende échiquéenne.
Gioachino Greco a rédigé plusieurs versions manuscrites d’un traité d’échecs, généralement connu sous le titre italien Trattato del nobilissimo gioco de scacchi (« Traité du très noble jeu des échecs »). Un manuscrit daté de 1619 est notamment conservé à Florence.
Il ne s’agissait pas encore d’un livre imprimé au sens moderne : Greco copiait et adaptait son traité pour de riches protecteurs rencontrés au cours de ses voyages. L’ouvrage contenait :
- une présentation des règles et des conseils de jeu ;
- des analyses d’ouvertures et de gambits ;
- près d’une centaine de parties ou de séquences tactiques ;
- des attaques rapides, des sacrifices et des pièges contre le roi.
Greco fut l’un des premiers auteurs à noter des parties complètes jusqu’au mat. Beaucoup étaient probablement des compositions pédagogiques plutôt que le compte rendu de rencontres réellement jouées.
Son œuvre fut imprimée après sa mort. L’édition anglaise de 1656, traduite par Francis Beale, parut sous le titre The Royall Game of Chesse-Play. Par la suite, le traité fut traduit et réédité dans plusieurs langues, notamment en français sous le titre Le Jeu des échecs. Son succès contribua fortement à diffuser le style offensif de l’école italienne en Europe.
Sur Paolo Boï
Paolo Boï (1528–1598) était un maître d’échecs italien du XVIᵉ siècle, surnommé "Il Siracusano", il est l’un des plus forts joueurs de son époque.
En effet, en 1575, à Madrid, s’est tenue une confrontation entre les deux meilleurs espagnols et les deux meilleurs italiens, organisée à la cour du roi Philippe II d’Espagne.
Paolo Boï et Giovanni Leonardo di Bona surnommé "Il Puttino" représentaient l'école italienne.
Ils y affrontèrent respectivement les meilleurs représentants de l’école espagnole :
Ruy López de Segura, alors considéré comme le théoricien et joueur le plus influent d’Espagne et Alfonso Cerón.
Boï et Leonardo remportèrent chacun leur partie, ce qui les consacra comme les plus forts joueurs de leur temps.
Paolo Boï aurait joué contre le diable.
Cette légende est relatée dans une nouvelle intitulée Paolo Boï et le Diable, écrite par Victor Barthe et publiée en 1935–1936. Je vous invite à lire le lien sur WI.
En un mot, Paolo Boï rencontre en Calabre, vers 1570, une mystérieuse jeune femme qui se révèle être une redoutable joueuse d’échecs. Alors qu’il annonce un mat en deux coups, sa dame blanche se transforme miraculeusement en dame noire. Boï découvre néanmoins une nouvelle combinaison gagnante en deux coups ; démasqué et vaincu, le diable abandonne alors la partie et disparaît.
Voici le lien avec la position avant et après le changement de couleur de la dame : https://www.chessproblem.net/viewtopic.php?t=285
Le rayonnement des échecs en France : du Café de la Régence à La Bourdonnais
À partir du XVIIIe siècle, le centre de la vie échiquéenne européenne se déplace progressivement de l’Italie vers la France. À Paris, le Café de la Régence devient dès les années 1740 le principal lieu de rencontre des joueurs. Maîtres, amateurs, écrivains et philosophes s’y côtoient autour de parties souvent disputées pour de l’argent. Pendant plus d’un siècle, ce café constitue le véritable foyer de l’école française des échecs.
Légal de Kermeur, maître de Philidor
François-Antoine de Kermur, sire de Légal (1702–vers 1792), est l’un des premiers joueurs professionnels français dont le nom soit resté célèbre. Pendant plusieurs décennies, il domine les parties à enjeu du Café de la Régence, où les écarts de force sont souvent compensés par des handicaps. À partir de 1741, il enseigne les échecs au jeune Philidor, qui met plusieurs années avant de pouvoir l’affronter puis le battre à égalité. Diderot évoque d’ailleurs « Légal le profond » parmi les figures emblématiques du café.
Son nom demeure surtout associé au mat de Légal, combinaison spectaculaire attribuée à une partie jouée contre Saint-Brie à Paris vers 1750 : Légal semble sacrifier sa dame, puis conclut par un mat donné avec les deux cavaliers et le fou. Cette miniature est devenue un exemple classique de développement rapide et d’attaque contre un roi resté au centre.
Philidor et la naissance de la stratégie moderne
François-André Danican Philidor (1726–1795), musicien et joueur d’exception, s’impose comme le plus grand maître du XVIIIe siècle. Dans L’Analyse des échecs, publiée en 1749, il rompt avec le jeu essentiellement tactique de l’école italienne et met en évidence l’importance de la structure des pions. Sa formule célèbre, « Les pions sont l’âme des échecs », résume une conception nouvelle du jeu, fondée sur la préparation stratégique, les chaînes de pions et la coordination des pièces.
La suprématie de Philidor fut contesté par Philippe Stamma au milieu du XVIIIᵉ siècle.
Philippe Stamma, né à Alep vers 1705, était considéré comme l’un des meilleurs joueurs établis à Londres. Son Essai sur le jeu des échecs de 1737 présentait une centaine de positions de finale et introduisait une forme précoce de notation algébrique. Il représentait une tradition orientale fondée sur les combinaisons, les problèmes et l’art des finales.
En 1747, le jeune Philidor, alors âgé d’environ vingt et un an, l’affronta à Londres dans un match de dix parties. Les conditions avantageaient fortement Stamma : il avait le trait dans chaque partie et les parties nulles étaient comptées comme des victoires pour lui. Malgré cela, Philidor remporta huit parties ; Stamma n’en gagna qu’une, et la seule partie nulle fut portée à son crédit. Le score officiel fut donc de 8 à 2 pour Philidor.
Cette victoire brisa la réputation de suprématie de Stamma et établit Philidor comme le meilleur joueur de son époque. Elle symbolise aussi un changement dans la pensée échiquéenne : aux combinaisons spectaculaires et aux positions isolées étudiées par Stamma, Philidor opposa bientôt une méthode plus globale, fondée sur les structures de pions, la coordination des pièces et la conduite stratégique de la partie entière. Deux ans plus tard, il publia L’Analyse des échecs, qui exerça une influence bien plus durable que l’ouvrage de son rival.
Deschapelles, héritier de l’école française
Après la mort de Philidor, Alexandre Deschapelles (1780–1847) devient la figure dominante du Café de la Régence. Officier des armées napoléoniennes, il acquiert rapidement une réputation exceptionnelle, malgré une pratique relativement tardive du jeu. Il affronte fréquemment ses adversaires en leur accordant un avantage initial — un pion, plusieurs coups ou le trait — pratique courante chez les grands maîtres de l’époque. Il transmet ensuite sa suprématie à son élève La Bourdonnais.
La Bourdonnais et l’affirmation de la compétition internationale
Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais (1795–1840) succède à Deschapelles et est considéré comme le meilleur joueur du monde durant les années 1820 et 1830. En 1834, il dispute à Londres une série de six matchs contre l’Irlandais Alexander McDonnell. Les 85 parties de ce duel, largement publiées et commentées, marquent une étape majeure vers les compétitions internationales modernes. La Bourdonnais fonde également en 1836 Le Palamède, première revue d’échecs française.
Saint-Amant, dernier champion de l’école française
Pierre-Charles Fournier de Saint-Amant (1800–1872) s’impose comme le principal représentant des échecs français après la mort de La Bourdonnais en 1840. Élève de Deschapelles et habitué du Café de la Régence, il n’est toutefois pas un joueur professionnel : il mène parallèlement une carrière de négociant en vins, de journaliste et de fonctionnaire. En 1841, il relance la revue Le Palamède, fondée par La Bourdonnais, dont il assure la rédaction jusqu’en 1847.
Son nom reste surtout associé à sa rivalité avec l’Anglais Howard Staunton. Au printemps 1843, Saint-Amant remporte à Londres un premier match par trois victoires, deux défaites et une partie nulle, soit 3½ à 2½.
Une revanche beaucoup plus longue est organisée à Paris, de novembre à décembre, au Cercle des échecs situé au-dessus du Café de la Régence. Le vainqueur devait être le premier à gagner onze parties, les nulles ne comptant pas.
Staunton s’impose finalement avec onze victoires, six défaites et quatre nulles. Cette rencontre, suivie avec passion en France et en Angleterre, est parfois considérée comme un championnat du monde officieux. Elle marque surtout un tournant symbolique : après plus d’un siècle de suprématie française, le centre de gravité des échecs européens se déplace vers Londres. Un troisième match fut envisagé, mais ne se disputa jamais.
Saint-Amant demeure néanmoins une figure essentielle de la transition vers les échecs modernes. Par ses matchs internationaux, ses articles et la direction du Palamède, il contribue à faire des grandes rencontres un spectacle médiatique et à diffuser les parties auprès d’un public européen. En 1858, il participe encore à l’accueil triomphal de Paul Morphy à Paris, tout en reconnaissant la supériorité du jeune prodige américain.
Grâce à Philidor, Deschapelles et La Bourdonnais, la France domine ainsi la scène échiquéenne européenne de la seconde moitié du XVIIIe siècle jusqu’aux années 1840. Le Café de la Régence demeure le symbole de cette période : il transforme les échecs en spectacle public, favorise la transmission entre générations de maîtres et prépare l’émergence des tournois, des revues spécialisées et du professionnalisme.
Le café de la régence
Le Café de la Régence, fondé près du Palais-Royal à la fin du XVIIᵉ siècle, devient vers 1740 le principal rendez-vous des joueurs d’échecs à Paris, puis l’un des centres majeurs du jeu en Europe. On y joue devant un public nombreux, souvent pour de l’argent ou avec des handicaps accordés par les maîtres.
Il est fréquenté par Légal, Philidor, Deschapelles, La Bourdonnais, Saint-Amant, puis par des visiteurs étrangers comme Staunton et Paul Morphy. Des écrivains et personnages célèbres — notamment Diderot, Rousseau, Benjamin Franklin et Bonaparte — y passent également. Diderot l’évoque au début du Neveu de Rameau.
Plus qu’un simple café, la Régence fut pendant près de deux siècles une véritable académie informelle des échecs : les maîtres y transmettaient leur savoir, les amateurs observaient les parties et les grandes rencontres y étaient commentées. Son prestige déclina dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, à mesure que les clubs et les tournois organisés remplaçaient les cafés comme centres de la vie échiquéenne.
Robespierre aurait fréquenté le Café de la Régence pendant la Révolution, notamment durant les interruptions des séances du club des Jacobins, situé non loin de là.
Joueur apparemment assez médiocre, il aurait néanmoins gagné fréquemment, ses adversaires étant trop intimidés pour le battre.
Nicolas Giffard dans son livre « La Fabuleuse histoire des champions d’échecs » raconte l’anecdote suivante.
Robespierre jouait au Café de la Régence lorsqu’un élégant jeune homme, inconnu des habitués, lui proposa une partie avec un enjeu qui ne serait révélé qu’après la victoire.
Robespierre accepta, joua et perdit la partie. Son adversaire lui demanda alors de signer la libération d’un homme condamné à la guillotine présenté dans certaines versions comme le duc de La Ferté. Le mystérieux joueur retira ensuite sa perruque et révéla qu’il était en réalité une femme : la fiancée ou l’amante du prisonnier, venue risquer cette partie pour sauver sa vie. Robespierre, respectant l’enjeu convenu, aurait signé l’ordre d’élargissement.
Le rayonnement des échecs en Angleterre
À partir de la fin du XVIIIe siècle, Londres devient progressivement un second grand foyer européen des échecs aux côtés de Paris. Des maîtres étrangers comme Philippe Stamma puis Philidor y trouvent des adversaires, des mécènes et un public. Les cafés londoniens, notamment Slaughter’s Coffee House, puis les clubs du début du XIXe siècle, jouent un rôle comparable à celui du Café de la Régence : on y dispute des parties à enjeu, on y donne des leçons et l’on y commente les rencontres des meilleurs joueurs.
Les clubs londoniens et Simpson’s Divan
Au XIXe siècle, cette sociabilité se structure autour de clubs comme le Westminster Chess Club et de lieux publics tels que Simpson’s Divan, ouvert sur le Strand en 1828. Ce salon devient le principal rendez-vous des joueurs britanniques et des maîtres de passage. La presse échiquéenne se développe également : George Walker puis Howard Staunton publient des chroniques et des revues qui permettent au public de suivre les grandes parties.
Des matchs franco-britanniques à la suprématie de Staunton
Le déplacement du centre des échecs vers l’Angleterre s’affirme par les grandes confrontations internationales. En 1834, La Bourdonnais bat à Londres l’Irlandais Alexander McDonnell au terme d’une série de 85 parties, mais cette rencontre révèle déjà la puissance de l’organisation londonienne. En 1843, l’Anglais Howard Staunton prend sa revanche sur l’école française en battant Saint-Amant à Paris par onze victoires à six, avec quatre parties nulles. Il est alors généralement considéré comme le meilleur joueur du monde.
Standardisation et tournoi de Londres de 1851
Staunton contribue aussi à moderniser le jeu par ses écrits et son action d’organisateur. En 1849, il recommande un nouveau modèle de pièces fabriqué par la maison Jaques of London : le modèle dit « Staunton », lisible et stable, devient peu à peu la norme internationale. Deux ans plus tard, profitant de la Grande Exposition de Londres, il organise le tournoi international de 1851, première grande compétition réunissant des maîtres de plusieurs pays dans un même tableau.
Le tournoi est remporté par l’Allemand Adolf Anderssen, devant Marmaduke Wyvill, tandis que Staunton ne termine que quatrième. Son résultat sportif est décevant, mais l’événement consacre Londres comme capitale de l’organisation échiquéenne. Les matchs privés laissent désormais place aux tournois internationaux, aux revues spécialisées, aux clubs structurés et à des règles de plus en plus uniformes. Ainsi, dans les années 1840 et 1850, l’Angleterre ne domine pas seulement par ses joueurs : elle fournit aussi au monde des échecs une partie de ses formes modernes d’organisation et de compétition.
Les grands maîtres de l’époque londonienne
Au XIXe siècle, Londres attire des joueurs britanniques et étrangers qui contribuent à faire de la ville le nouveau centre de la vie échiquéenne. Les principales figures peuvent être présentées chronologiquement.
- Alexander McDonnell (1798–1835), marchand irlandais installé à Londres, devient le meilleur joueur du Westminster Chess Club. Ses 85 parties contre La Bourdonnais en 1834 inaugurent l’ère des grands matchs internationaux suivis par la presse.
- Howard Staunton (1810–1874) domine les années 1840 après sa victoire sur Saint-Amant. Organisateur, journaliste et théoricien, il contribue au tournoi international de 1851 et à la diffusion du modèle de pièces qui porte son nom.
- Henry Edward Bird (1829–1908), habitué de Simpson’s Divan, mène une carrière de plus d’un demi-siècle. Joueur original et combatif, il donne son nom à l’ouverture Bird, caractérisée par le premier coup 1. f4.
- Wilhelm Steinitz (1836–1900), né à Prague, s’installe à Londres en 1862. Il y bâtit sa réputation avant de devenir en 1886 le premier champion du monde officiel ; son approche positionnelle transforme profondément la théorie du jeu.
- Joseph Henry Blackburne (1841–1924), surnommé « la Mort Noire », est la grande vedette britannique de la seconde moitié du siècle. Devenu professionnel après le tournoi de Londres de 1862, il excelle dans les combinaisons, les simultanées et les parties à l’aveugle. Il remporte notamment Londres 1876 et Berlin 1881, puis termine troisième à Londres en 1883.
- Johannes Zukertort (1842–1888), formé dans l’école d’Anderssen, s’établit à Londres dans les années 1870. Sa victoire éclatante au tournoi de Londres de 1883, devant Steinitz et Blackburne, conduit au match de championnat du monde de 1886 contre Steinitz.
L’introduction de la pendule d’échecs
Le tournoi de Londres de 1851 ne disposait pas encore de pendules : les joueurs pouvaient réfléchir très longtemps, ce qui compliquait l’organisation des rencontres. Pour limiter ces excès, les compétitions londoniennes expérimentèrent ensuite des sabliers. Au tournoi de Londres de 1862, chaque joueur devait notamment effectuer 24 coups en deux heures ; après son coup, il retournait le dispositif afin que seul le temps de son adversaire s’écoule. Le système restait cependant peu précis et peu pratique.
La véritable innovation intervient au tournoi de Londres de 1883. On y utilise pour la première fois à grande échelle une pendule double conçue par Thomas Bright Wilson, du club d’échecs de Manchester, avec les conseils de Joseph Blackburne. Les deux mécanismes sont reliés : lorsqu’un joueur arrête sa pendule après avoir joué, celle de son adversaire se met aussitôt en marche. Le règlement impose alors un minimum de quinze coups par heure.
Pendule double mécanique associée au tournoi international de Londres de 1883, conçue par Thomas Bright Wilson.
Cette invention transforme durablement la compétition. Le temps de réflexion devient une ressource mesurable, l’arbitre peut constater objectivement un dépassement et les rondes peuvent être planifiées avec davantage de régularité. Les modèles ultérieurs ajouteront le petit drapeau qui tombe lorsque le temps est épuisé, donnant naissance à la pendule mécanique classique utilisée pendant une grande partie du XXe siècle.
Paul Morphy : une fulgurante parenthèse américaine
Paul Morphy (1837–1884), né à La Nouvelle-Orléans, apparaît comme un phénomène isolé dans l’histoire des échecs du XIXe siècle. Après avoir remporté avec éclat le premier Congrès américain, organisé à New York en 1857, il ne trouve plus aux États-Unis d’adversaire capable de rivaliser avec lui. Il décide alors de se rendre en Europe afin d’affronter les maîtres les plus réputés de son temps.
La conquête de l’Europe
Arrivé en Angleterre en 1858, Morphy bat notamment Johann Löwenthal, mais ne parvient pas à organiser le match qu’il souhaite contre Howard Staunton. Il gagne ensuite Paris, où il domine Daniel Harrwitz au Café de la Régence. Son triomphe décisif intervient à la fin de l’année 1858 contre Adolf Anderssen, vainqueur du tournoi de Londres de 1851 et alors considéré comme le principal maître européen. Morphy remporte leur match par sept victoires, deux défaites et deux parties nulles.
Les rencontres contre les meilleurs joueurs d’Angleterre
À Londres, durant l’été 1858, Morphy affronte presque tous les maîtres britanniques disponibles. Son principal adversaire est cependant Johann Jacob Löwenthal, maître hongrois établi en Angleterre et récent vainqueur du Congrès britannique. Leur match, joué du 19 juillet au 22 août dans les clubs de Londres et de Saint-George, se termine par neuf victoires de Morphy, trois de Löwenthal et deux parties nulles. Malgré quelques revers, Morphy impose sa rapidité de développement et son sens de l’initiative face à un adversaire alors au sommet de sa carrière.
Il rencontre également plusieurs figures de la scène londonienne. Thomas Wilson Barnes, l’un des rares joueurs à avoir remporté plusieurs parties isolées contre lui, s’incline néanmoins nettement dans l’ensemble de leurs confrontations. Samuel Boden, réputé pour son jeu offensif, dispute avec lui des parties très suivies mais reconnaît rapidement sa supériorité. Ces rencontres, souvent moins formelles qu’un véritable match, confirment que Morphy domine le cercle des meilleurs joueurs actifs à Londres.
Le cas du révérend John Owen est particulièrement révélateur. Après avoir battu Morphy dans une partie amicale, Owen accepte un match dans lequel l’Américain lui accorde l’avantage d’un pion et du premier coup. Morphy remporte pourtant cinq parties sans en perdre aucune, avec deux nulles. Triompher dans de telles conditions montre l’écart qui le sépare des meilleurs maîtres britanniques de second rang.
Le seul affrontement espéré qui n’a pas lieu est celui contre Howard Staunton. Ancien meilleur joueur du monde et grande autorité des échecs anglais, Staunton accepte d’abord le principe d’un match avant de demander plusieurs reports, invoquant notamment son travail sur Shakespeare et son manque de préparation. Edge présente cette affaire comme une fuite devant Morphy ; les historiens soulignent toutefois que Staunton, âgé de quarante-huit ans, avait presque abandonné la compétition de haut niveau. L’absence de ce match entretient une longue controverse, mais elle ne remet guère en cause la supériorité démontrée par Morphy sur les joueurs anglais effectivement rencontrés.
Le match contre Daniel Harrwitz
Le match contre Daniel Harrwitz se déroule au Café de la Régence du 7 septembre au 1er octobre 1858. L’Allemand naturalisé français, joueur attitré du café, remporte les deux premières parties et semble d’abord confirmer l’efficacité d’un style prudent et défensif. Morphy s’adapte pourtant avec une rapidité remarquable : il gagne ensuite quatre parties consécutives, concède une nulle, puis remporte encore la huitième partie. Le score atteint ainsi cinq victoires à deux, avec une nulle, lorsque Harrwitz abandonne le match en invoquant son état de santé.
Edge raconte cette fin de rencontre sur un ton très polémique : il laisse entendre que Harrwitz souffrait surtout d’un découragement moral et rapporte la colère de ses soutiens. Morphy refusa d’abord de recevoir l’enjeu de 290 francs, puis accepta de le déposer au Café de la Régence afin que les souscripteurs puissent reprendre leur mise ; le reliquat devait servir à financer le voyage d’Anderssen à Paris. Au-delà du récit partisan d’Edge, le retournement du match montre la capacité de Morphy à corriger son jeu après deux défaites initiales et à imposer progressivement son initiative.
Le match contre Adolf Anderssen
Le duel contre Adolf Anderssen, disputé à Paris du 20 au 28 décembre 1858, possède une portée encore plus grande. Anderssen, vainqueur du tournoi de Londres de 1851, est alors considéré comme le meilleur maître européen disponible. Morphy est pourtant affaibli par une maladie intestinale et le match se joue dans son hôtel. Après une victoire d’Anderssen dans la première partie et une nulle dans la deuxième, Morphy enchaîne cinq victoires, puis conclut la rencontre sur le score de sept victoires à deux, avec deux nulles.
Edge présente naturellement ce succès comme la consécration du « champion du Nouveau Monde ». Le résultat est cependant éloquent même sans emphase : Morphy neutralise le romantisme offensif d’Anderssen par un développement plus rapide, une occupation efficace du centre et une coordination supérieure. Anderssen reconnut loyalement avoir été battu par le joueur le plus fort, tout en rappelant qu’il manquait de pratique. Ce match établit de fait Morphy comme le meilleur joueur de son époque, même si aucun championnat du monde officiel n’existait encore.
Un jeu en avance sur son temps
Morphy excelle dans le développement rapide, la mobilisation harmonieuse des pièces et l’ouverture des lignes contre le roi adverse. Ses combinaisons spectaculaires ne reposent pas sur une recherche gratuite du sacrifice : elles découlent d’une meilleure coordination et d’une compréhension très moderne de l’initiative. La célèbre « partie de l’Opéra », jouée à Paris contre le duc de Brunswick et le comte Isouard, demeure l’illustration la plus connue de ces principes.
Le triomphe d’un individu, non d’une école américaine
Malgré cette supériorité, on ne peut pas parler d’une domination américaine des échecs. Morphy ne s’appuie pas sur un réseau de clubs, de revues, de tournois réguliers et de maîtres comparable à ceux de Londres ou de l’Allemagne. Sa suprématie est celle d’un génie individuel plutôt que celle d’une école nationale organisée. Sa carrière internationale ne dure d’ailleurs qu’environ deux ans : revenu aux États-Unis en 1859, il se retire presque entièrement de la compétition.
Le témoignage de Frederick Milnes Edge
Cette épopée européenne est connue avec une précision exceptionnelle grâce à Frederick Milnes Edge (1830–1882), journaliste britannique qui accompagna Morphy en Angleterre et en France et se présenta comme son secrétaire. Il géra une partie de sa correspondance, transmit des comptes rendus à la presse américaine et contribua à conserver plusieurs de ses parties. Sa proximité avec Morphy en fait un témoin privilégié de la tournée de 1858–1859.
En 1859, Edge publie à New York The Exploits and Triumphs, in Europe, of Paul Morphy, the Chess Champion. L’ouvrage retrace l’ascension de Morphy depuis le premier Congrès américain, son arrivée à Londres, ses tentatives infructueuses pour affronter Staunton, puis ses victoires contre Löwenthal, Harrwitz et Anderssen. Il décrit également les clubs anglais, le Café de la Régence, les séances à l’aveugle, les réceptions mondaines et l’enthousiasme suscité par le jeune Américain.
Le livre d’Edge constitue l’un des témoignages contemporains les plus vivants sur Morphy et sur la société échiquéenne européenne du milieu du XIXe siècle. Il doit néanmoins être lu avec recul : Edge admire profondément son héros, prend résolument son parti dans le conflit avec Staunton et transforme parfois la tournée en récit triomphal. Malgré ce biais, son ouvrage demeure une source essentielle, car aucun autre témoin aussi proche n’a laissé un récit aussi détaillé de cette brève suprématie.
La fulgurante apparition de Paul Morphy interrompt donc momentanément la suprématie européenne sans déplacer durablement le centre du monde échiquéen vers les États-Unis. Après son retrait, Anderssen retrouve une place centrale et l’Allemagne poursuit son essor théorique et institutionnel. Morphy reste néanmoins une référence universelle : son jeu montre que le développement, l’activité et la coordination des pièces constituent les fondements d’une attaque réussie.
Le déplacement du centre échiquéen vers l’Allemagne
La victoire d’Adolf Anderssen au tournoi international de Londres de 1851 révèle au grand public la vigueur de l’école allemande. Le centre des échecs ne quitte pas brusquement Londres : durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’Allemagne devient plutôt un foyer rival, fondé sur l’analyse théorique, les revues, les clubs et les congrès nationaux.
La Pléiade berlinoise et l’analyse scientifique
Dès les années 1830 et 1840, Berlin possède une vie échiquéenne particulièrement active. Autour de Ludwig Bledow se forme la Pléiade berlinoise, groupe de sept maîtres comprenant notamment Paul Rudolf von Bilguer, Tassilo von der Lasa, Carl Mayet et Bernhard Horwitz. Ils étudient méthodiquement les ouvertures et cherchent à vérifier les variantes par l’analyse plutôt que par le seul prestige des maîtres. Leur travail aboutit au Handbuch des Schachspiels, commencé par Bilguer et publié en 1843 par von der Lasa, qui devient pendant plusieurs décennies une référence majeure de la théorie.
Anderssen et l’école romantique allemande
Adolf Anderssen (1818–1879), professeur de mathématiques à Breslau, devient la figure dominante de cette période après son succès à Londres en 1851. Son style spectaculaire, fondé sur l’initiative, les gambits et les sacrifices, incarne les échecs romantiques. La « Partie immortelle », jouée contre Kieseritzky à Londres en 1851, et la « Toujours Jeune », remportée contre Jean Dufresne à Berlin en 1852, deviennent des modèles de l’art de l’attaque.
D’autres maîtres renforcent ce rayonnement. Louis Paulsen développe un jeu plus prudent et positionnel, accorde une grande importance à la défense et contribue à la théorie de la Sicilienne. Jean Dufresne diffuse les échecs par ses manuels, tandis que Johannes Zukertort, élève d’Anderssen, prolonge cette tradition avant de s’installer à Londres et d’affronter Steinitz lors du premier championnat du monde officiel en 1886.
Les congrès allemands et l’organisation nationale
La force allemande repose également sur un réseau croissant de clubs et de fédérations régionales. Au congrès de Leipzig de 1877, organisé en l’honneur d’Anderssen, les responsables décident de créer une fédération nationale. Le Deutscher Schachbund est fondé à Leipzig la même année et ses grands congrès internationaux débutent en 1879. Ces compétitions régulières font émerger de nouveaux maîtres et donnent à l’Allemagne une organisation durable, comparable à celle que Londres avait offerte plus tôt aux échecs internationaux.
Wilhelm Steinitz : des échecs romantiques au championnat du monde
Wilhelm Steinitz (1836–1900), né à Prague dans l’Empire d’Autriche, se forme à Vienne avant de se révéler au tournoi de Londres de 1862. Il choisit ensuite de rester dans la capitale britannique, où il devient joueur professionnel, journaliste et analyste. Dans un premier temps, son style demeure très offensif et s’inscrit dans la tradition romantique d’Anderssen.
La victoire sur Anderssen
En 1866, Steinitz affronte Adolf Anderssen à Londres dans un match sans partie nulle et l’emporte par huit victoires à six. Ce succès le fait généralement reconnaître comme le joueur le plus fort du moment, et il s’auto proclama champion du monde : ce titre n’est pas encore officiellement institué. Certains historiens font rétrospectivement commencer sa suprématie mondiale en 1866, tandis que le premier championnat du monde officiellement reconnu demeure le match Steinitz–Zukertort de 1886. La victoire sur Anderssen marque néanmoins un passage de génération : Anderssen reste le symbole de l’attaque romantique, tandis que Steinitz commence à rechercher des principes plus généraux pour expliquer pourquoi une attaque réussit ou échoue.
La révolution positionnelle
Au cours des années 1870, Steinitz transforme profondément sa manière de jouer. Selon lui, une attaque ne doit pas être lancée sans avantage préalable. Il faut d’abord accumuler de petits éléments favorables : une meilleure structure de pions, davantage d’espace, une pièce active, une colonne ouverte ou une faiblesse durable dans le camp adverse. Il insiste également sur la défense, la restriction du contre-jeu et la préparation méthodique de l’offensive. Cette approche, souvent jugée trop prudente par ses contemporains, pose les fondements des échecs positionnels modernes.
Sa victoire au tournoi de Vienne de 1873 renforce la crédibilité de cette nouvelle méthode. Steinitz l’expose ensuite dans ses chroniques et ses ouvrages, notamment The Modern Chess Instructor. Il ne rejette pas la combinaison : il affirme qu’elle doit être la conséquence logique d’une supériorité construite dans la position.
La rivalité avec Zukertort et le titre mondial
En 1883, Johannes Zukertort remporte brillamment le tournoi de Londres devant Steinitz et Blackburne. Cette victoire relance la question de la suprématie mondiale et conduit à l’organisation, en 1886, d’un match disputé à New York, Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans. Après un début difficile, Steinitz s’impose par dix victoires à cinq, avec cinq parties nulles. Il devient ainsi le premier champion du monde officiel de l’histoire des échecs.
Steinitz défend ensuite son titre contre Mikhaïl Tchigorine en 1889 et en 1892, ainsi que contre Isidor Gunsberg en 1890–1891. Ces rencontres opposent souvent sa conception positionnelle à un jeu plus direct et tactique. En 1894, il perd finalement la couronne face au jeune Emanuel Lasker.
L’importance de Steinitz dépasse son palmarès. Il transforme les échecs d’un art surtout fondé sur l’intuition et l’attaque en une discipline cherchant des lois générales. Ses principes seront discutés et perfectionnés par Tarrasch, Lasker, Capablanca et les générations suivantes, mais ils demeurent au cœur de la compréhension moderne du jeu.
Le championnat du monde : du titre privé à l’organisation par la FIDE
Depuis le premier match officiellement reconnu en 1886, le championnat du monde a connu deux formes très différentes. Jusqu’à la mort d’Alexandre Alekhine en 1946, la couronne appartenait en pratique au champion en titre, qui négociait lui-même les conditions de sa défense. À partir de 1948, la Fédération internationale des échecs prend en charge le titre et met progressivement en place un cycle régulier de qualification.
1886–1946 : le titre appartient au champion
Dans cette première période, le championnat du monde n’est pas administré par une autorité internationale. Le champion choisit ou accepte son challenger, fixe avec lui le nombre de parties, les lieux, les règles du match et surtout la bourse à réunir. Le prétendant doit souvent trouver des mécènes capables de garantir une somme considérable. Ce système protège la valeur économique du titre, mais permet aussi au tenant d’écarter un adversaire dangereux ou insuffisamment financé.
La couronne passe ainsi de Wilhelm Steinitz à Emanuel Lasker en 1894, puis à José Raúl Capablanca en 1921 et à Alexandre Alekhine en 1927. Lasker conserve le titre pendant vingt-sept ans, en partie parce que les négociations financières rendent certaines rencontres difficiles à conclure. Après sa victoire, Capablanca propose les « règles de Londres », qui imposent notamment une forte garantie financière au challenger. Alekhine perd ensuite la couronne contre Max Euwe en 1935, avant de la reconquérir lors du match revanche de 1937.
Cette transmission repose sur un principe simple : pour devenir champion, il faut battre le détenteur du titre dans un match. Il n’existe donc aucune procédure permanente pour désigner le meilleur challenger. Lorsque Alekhine meurt le 24 mars 1946 sans avoir été battu, le titre devient vacant et l’ancien mécanisme ne peut plus fonctionner.
La FIDE : vers une autorité internationale
La Fédération internationale des échecs, ou FIDE, est fondée à Paris le 20 juillet 1924, en marge des Jeux olympiques. Quinze délégations signent son acte de naissance et le Néerlandais Alexander Rueb devient son premier président. Sa devise, Gens una sumus — « Nous sommes une seule famille » — exprime l’ambition de réunir les fédérations nationales, d’uniformiser les règles et d’organiser les compétitions internationales.
À ses débuts, la FIDE organise surtout les Olympiades et décerne des titres, mais son autorité reste limitée : les champions du monde continuent à négocier leurs matchs en dehors d’elle. La mort d’Alekhine lui donne l’occasion d’assumer une fonction nouvelle. Comme aucun champion ne peut transmettre la couronne, la fédération réunit les principales nations échiquéennes et organise elle-même la désignation de son successeur.
1948 : le titre passe sous l’autorité de la FIDE
Pour combler la vacance du titre, la FIDE organise en 1948 un tournoi à cinq joueurs, disputé à La Haye puis à Moscou. Mikhaïl Botvinnik, Vassili Smyslov, Paul Keres, Samuel Reshevsky et l’ancien champion Max Euwe s’affrontent chacun cinq fois. Botvinnik l’emporte avec 14 points sur 20, trois points devant Smyslov, et devient le premier champion du monde désigné sous l’autorité de la FIDE.
Le cycle moderne du championnat du monde
La FIDE instaure ensuite un système régulier : des tournois zonaux et interzonaux sélectionnent les participants au tournoi des candidats, dont le vainqueur obtient le droit d’affronter le champion. Le titre n’est plus la propriété personnelle du détenteur ; il devient le sommet d’un cycle institutionnel, régi par des règles communes. Les premiers matchs sont organisés tous les trois ans et, jusqu’en 1963, le champion battu bénéficie généralement d’un match revanche.
Ce système ouvre l’ère des grands champions soviétiques : Botvinnik, Smyslov, Mikhaïl Tal, Tigran Petrossian et Boris Spassky. Malgré les crises ultérieures notamment la scission de 1993 entre Garry Kasparov et la FIDE, puis la réunification du titre en 2006 — le principe établi en 1948 demeure essentiel : la sélection du challenger et l’organisation du championnat relèvent désormais d’une institution internationale plutôt que de la seule volonté du champion.
Tableau chronologique des champions du monde
| Champions du monde de la lignée classique, de 1886 à 2026 |
|---|
| Champion | Adversaire ou mode d’accession | Date | Lieu | Durée du règne |
| Wilhelm Steinitz | Johannes Zukertort | 11 janvier–29 mars 1886 | New York, Saint-Louis et La Nouvelle-Orléans | Environ 8 ans |
| Emanuel Lasker | Wilhelm Steinitz | 15 mars–26 mai 1894 | New York, Philadelphie et Montréal | Près de 27 ans |
| José Raúl Capablanca | Emanuel Lasker | 15 mars–28 avril 1921 | La Havane | Environ 6 ans et 7 mois |
| Alexandre Alekhine | José Raúl Capablanca | 16 septembre–29 novembre 1927 | Buenos Aires | Environ 8 ans, premier règne |
| Max Euwe | Alexandre Alekhine | 3 octobre–15 décembre 1935 | Plusieurs villes des Pays-Bas | Environ 2 ans |
| Alexandre Alekhine | Max Euwe, match revanche | 5 octobre–4 décembre 1937 | Plusieurs villes des Pays-Bas | Environ 8 ans et 4 mois, second règne |
| Mikhaïl Botvinnik | Tournoi à cinq joueurs : Smyslov, Keres, Reshevsky et Euwe | 2 mars–16 mai 1948 | La Haye et Moscou | Environ 9 ans, premier règne |
| Vassili Smyslov | Mikhaïl Botvinnik | 5 mars–27 avril 1957 | Moscou | Environ 1 an |
| Mikhaïl Botvinnik | Vassili Smyslov, match revanche | 4 mars–9 mai 1958 | Moscou | Environ 2 ans, deuxième règne |
| Mikhaïl Tal | Mikhaïl Botvinnik | 15 mars–7 mai 1960 | Moscou | Environ 1 an |
| Mikhaïl Botvinnik | Mikhaïl Tal, match revanche | 15 mars–12 mai 1961 | Moscou | Environ 2 ans, troisième règne |
| Tigran Petrossian | Mikhaïl Botvinnik | 23 mars–20 mai 1963 | Moscou | Environ 6 ans |
| Boris Spassky | Tigran Petrossian | 14 avril–17 juin 1969 | Moscou | Environ 3 ans et 2 mois |
| Bobby Fischer | Boris Spassky | 11 juillet–31 août 1972 | Reykjavik | Environ 2 ans et 7 mois |
| Anatoli Karpov | Titre attribué par forfait après le retrait de Bobby Fischer | 3 avril 1975 | Aucun match disputé | Environ 10 ans et 7 mois |
| Garry Kasparov | Anatoli Karpov | 3 septembre–9 novembre 1985 | Moscou | Près de 15 ans |
| Vladimir Kramnik | Garry Kasparov, lignée classique durant la scission | 8 octobre–4 novembre 2000 | Londres | Environ 7 ans |
| Viswanathan Anand | Tournoi à huit joueurs ; Vladimir Kramnik était champion classique réunifié | 12–30 septembre 2007 | Mexico | Environ 6 ans et 2 mois |
| Magnus Carlsen | Viswanathan Anand | 9–22 novembre 2013 | Chennai | Environ 9 ans et 5 mois |
| Ding Liren | Ian Nepomniachtchi | 9–30 avril 2023 | Astana | Environ 1 an et 7 mois |
| Dommaraju Gukesh | Ding Liren | 25 novembre–12 décembre 2024 | Singapour | Depuis décembre 2024 ; environ 1 an et 10 mois au 13 octobre 2026 |
